La confiance en soi : un bien commun  

 Dans Nouvelles

David Castrillon

Directeur général – Parrainage civique de l’est de l’île de Montréal (PCEIM)

Président – Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale de l’île de Montréal

 

La « confiance en soi » est un concept très présent dans notre langage commun, ainsi que dans le milieu de l’intervention sociale. Le Parrainage civique de l’est de l’île de Montréal (PCEIM), en tant qu’organisation qui favorise les espaces d’inclusion, a donc voulu partager ici la compréhension de ce concept de confiance en soi qui traverse ses projets. Nous souhaitons que cette nouvelle année 2019 soit une année où la confiance prend plus de place dans nos communautés.      

D’emblée, nous considérons que la confiance en soi a une portée collective qui dépasse le soi.  Afin de clarifier cette idée et de la rendre pratique, nous allons décortiquer le concept à commencer par l’idée du « soi ».  

 

Le « soi » 

Deux approches ont été explorées afin de comprendre le « soi ».  

 

La vision individualiste 

La première approche, dite individualiste, conçoit le « soi » comme une entité ayant une existence propre, sans intervention d’entités externes pour exister. Cette approche conçoit le « soi » comme une entité cohérente, originaire, incréée.  Dans cette perspective, le défi est d’aller chercher son vrai « soi ». On fera donc référence ici à une entité originale, unique, qui existe et qui possède une valeur en dehors de toute interaction. Le soi est vu comme un élément complet, sans contradictions.  

On a remarqué que cette conception du soi, aujourd’hui laïque, garde la logique propre du credo chrétien : avant tout, Dieu nous a dotés d’une âme (un soi) unique, déjà établie, fixe. Ce soi intérieur, originaire, est maintenant l’objet de vénération : il faut tout un rituel et un travail constant pour le retrouver. Cette conception est très puissante en occident. Elle est liée aussi à de nouvelles manières de concevoir la société et son fonctionnement : il s’agit de faire valoir le « soi », puisque chacun agissant pour soi (pour son soi) permettra de répondre aux intérêts de tous les autres « soi ». Le soi est vu comme une entité cohérente et unifiée. 

 

La vision interactionnelle 

L’autre approche nous amène à concevoir le soi comme un processus issu des interactions avec le monde (avec les choses et les autres). Dans cette perspective le « soi » unique et originaire n’a pas lieu. Il n’existe pas une entité, un individu, en dehors des relations. Cela nous ramène à une vision de l’être humain selon laquelle “ce n’est pas seulement telle ou telle facette de notre être qui est sociale, c’est l’existence humaine tout entière”1. 

 

Le soi est composée de multiples facettes (ou plusieurs  « soi ») qui émergent et changent grâce aux interactions constantes avec le monde. En même temps, on a accès, grâce à une des facettes composant le soi, à un sentiment d’unicité.  Ces facettes naissent dès les premiers contacts avec le monde, créant un soi déjà pluriel, qui a été « donné » principalement par les parents (ou par les personnes qui s’occupent du bébé dans les premières années de vie). Ce noyau pluriel interagit avec plusieurs autres facettes construites, elles aussi, grâce aux interactions avec les autres.  

 

Cette compréhension nous amène à nous représenter, tout un chacun, comme étant des individus « faits » des autres. Notre être est donc, en essence, pluriel. Il s’agit d’une anthropologie (une vision de l’être humain) interactionnelle plutôt qu’individualiste. Il y a une prédisposition à aller vers l’autre et à l’intégrer dans la construction du soi. Ils existent donc des capacités installées (un corps, un cerveau hyper social) d’intégrer les autres et de créer un soi complexe.  

 

La confiance 

La signification du mot confiance nous amène à penser à certaines idées : relation, réciprocité, acceptation, sincérité, bienveillance, présence, disponibilité.  

En consultant le dictionnaire, on constate que la confiance est une « sentiment de sécurité, d’assurance, d’espérance ferme inspiré par quelqu’un ou quelque chose ». Cette définition nous indique qu’une personne donne à une autre personne la possibilité, sans une constante exigence de vérification, de l’influencer dans son action et sa pensée. Il y a, dans la confiance, un élément de gratuité : on se donne à l’autre. 

À la base la confiance est possible, pour l’humain, parce que chacun de nous, en étant à la naissance complètements dépourvus des capacités nécessaires pour survivre, a été soutenu, dans tous les besoins, sans devoir donner quelque chose en échange.  La génération qui nous précède (nos parents) nous fait un don. La confiance serait donc, elle aussi, interactionnelle, elle existe grâce aux autres.  

 

La confiance en soi 

La conception interactionnelle du soi, c’est-à-dire l’idée d’un soi multiple qui se crée grâce aux interactions avec les autres et qui n’est donc pas fixe ni immuable, implique que la confiance en soi, c’est-à-dire la possibilité d’avoir un sentiment de sécurité, d’assurance, d’espérance ferme, passe nécessairement par l’interaction avec les autres.  

Ceci dit, l’idée de confiance en soi ancrée dans l’idée d’un soi unique qui s’alimente soi-même, sera, dans cette perspective interactionnelle, un éloignement de la réalité ayant possiblement des effets problématiques sur la vie de la personne. En effet, le fait d’inviter les gens à avoir confiance en « soi » sans tenir compte de la nature interactionnelle et plurielle du soi peut devenir un poids additionnel dans leur vie. Pour quelqu’un qui a un contexte relationnel nuisible, lui dire qu’il faut travailler sur sa confiance en soi et sur soi-même peut renforcer la souffrance psychique à la longue.   

La confiance en soi, dans la perspective interactionnelle du soi, est donc « le résultat d’avoir sa place parmi les autres et jouir d’un bien être relationnel ». Elle « passe par la confiance en la bienveillance de l’autre : la confiance est un bien commun précieux, vital même, mais fragile »2.  

 

Espaces de confiance pour alimenter la pluralité du « soi » 

L’invitation qu’on lance est plutôt d’essayer de créer d’espaces où la confiance peut circuler entre les personnes, pour que la pluralité du « soi » puisse s’alimenter de la pluralité des autres « soi », eux aussi multiples. Ces espaces de confiance se trouvent à plusieurs niveaux, entre autres dans les relations interpersonnelles et dans nos conceptions sociales du vivre ensemble. 

Ainsi, avoir la confiance en soi prend forme lorsqu’une société pense que le « soi » est une entité en dehors des interactions, et que le « soi » devient donc la responsabilité de chacun. La confiance en soi prend une autre forme lorsque la société comprend le « soi » comme étant multiple, mobile, complexe, et comme étant le résultat des échanges avec les autres. Il faut soutenir nos « soi » ensemble. 

 

Une courte réflexion 

Lorsqu’un comportement, un sentiment, un état mental est compris comme une maladie, on tend à étiqueter les personnes, à individualiser et isoler leurs comportements, et donc d’isoler les personnes. On se demande donc si ce classement, traduit par différents diagnostics (et accepté comme un fait par la communauté)3, peut réellement permettre que leur « soi » s’en sorte enrichi. Une question semblable survient quand les personnes sont invitées, ou plutôt poussées, à faire des démarches individuelles pour améliorer leur confiance en « soi ». Si c’est le regard des autres qui alimente notre propre confiance, alors un « soi » laissé au « soi » se vide. 

 

[1] T. Todorov (1995). La vie commune. Ed. du Seuil. p. 177 

[2] Flahault, François (2011). Où est passé le bien commun. Mille et une nuits. 

[3] Le DSM et le fait de partir d’un paradigme médical est remis en question : la validité, la fiabilité et les effets sont depuis quelques années contestés par la communauté scientifique. 

 

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