Le défi de la non-participation

 Dans Nouvelles

David Castrillon – MSc en Gestion

Directeur général – Projet Collectif en Inclusion à Montréal (PCEIM)

Président – Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale de l’île de Montréal

Révise par Justine Israël


Le défi de la non-participation

La mode de la participation a pris de l’ampleur dans plusieurs milieux : gestion participative, participation citoyenne, culture participative et projets participatifs sont certains des termes employés pour nommer une volonté d’interagir dans de groupes ou des organisations. On pense qu’il est intéressant de s’attarder à l’idée de la participation et aux défis associés. On va tenter de réfléchir brièvement à ce que signifie la participation et à une possible condition de la participation : la possibilité réelle de la non-participation.

Nous nous intéressons à cette condition de la participation parce qu’il s’agit d’un défi qui peut souvent être vécu par les personnes qui animent ou interviennent dans des projets collectifs qui impliquent la participation active des personnes.

La participation

Pour nous, la participation est un besoin humain fondamental, interdépendant d’autres besoins.[1] En ce sens, une des multiples définitions de base de la participation qui existent indique que la participation est la possibilité de prendre part à, ou d’agir en commun avec autrui[2]. Afin de bien saisir cette définition et de la rendre pratique, la participation est divisée en trois niveaux : information, opinion, décision[3]. Il s’agit de niveaux cumulatifs. Selon cette perspective, de nature normative, il n’est donc pas possible de former une opinion sans être informé ni de prendre une décision sans former une opinion.

Le « niveau zéro » de participation  diffère de la possibilité réelle de la non-participation

Ce qui nous intéresse, au-delà d’embarquer dans une explication des trois niveaux de participation, c’est de faire la différence entre être exclu de la participation (un niveau zéro de participation) et avoir la possibilité réelle d’une non-participation (avoir le choix de ne pas participer). Le niveau zéro implique l’exclusion physique et/ou symbolique d’une personne, et implique qu’un groupe (qu’on peut également nommer communauté) exclut un individu de l’espace dans lequel ce groupe interagit. Une exclusion physique a lieu, par exemple, lorsqu’on n’invite pas une personne à une réunion (ex. elle ne reçoit pas l’information) alors que cette personne aurait un intérêt à y être. Une exclusion symbolique a lieu, par exemple, lorsque les membres d’un groupe utilisent un langage qui est incompréhensible pour une personne. Dans les deux cas, on enlève la possibilité à une personne ou à un groupe de participer : de prendre part à, ou d’agir en commun avec autrui.

La possibilité réelle de la non-participation

Une démarche participative devrait inclure, d’emblée, une possibilité réelle de non-participation. Pourquoi parle-t-on de possibilité réelle? Pour souligner que la possibilité de ne pas participer doit se traduire autant dans ce qui est dit explicitement que dans les échanges implicites au sein du groupe.

Ainsi, même dans un espace d’interaction où le droit à la non-participation est exprimé explicitement (ex. : un intervenant clarifie qu’il s’agit d’un espace de parole libre, sans pression), il est possible qu’une exigence de participer, de donner une opinion ou d’intervenir émerge dans les interactions implicites et soit contraignante (ex. : une activité commence avec un tour de table alors que tous ne souhaitent pas nécessairement prendre la parole). Dans un tel cas, on peut se demander ce qui cause l’écart entre la position explicite de la possibilité de non-participation dans un groupe et la situation implicite de pression à participer vécue par les personnes[4].

Les exigences implicites de la participation

Dans le cas d’une contrainte implicite à participer à laquelle une personne peut se voir confrontée (par exemple, parce qu’elle sent une obligation de venir à la rencontre, de dire quelque chose, d’intervenir au sein du groupe), on est déjà à un niveau 1 de participation : un minimum d’information a été donné et reçu. Ce minimum d’information comprend certains éléments comme le lieu, la date, les objectifs, le déroulement de la journée, les participants, les conséquences d’une absence, etc.

Lorsque la personne accepte de participer par sa présence, sans se sentir contrainte explicitement ou implicitement à le faire, il faut ensuite analyser s’il existe, dans l’espace d’interaction, une pression implicite de passer aux autres niveaux de participation : passer donc du niveau 1, celui de l’information, aux niveaux 2 et 3, ceux de l’opinion et de la décision. Par exemple, il est possible que dans certaines initiatives sociales/organisations, cette obligation soit ressentie par l’animateur d’un groupe et soit transmise aux participants, parce qu’il faut démontrer des résultats concrets de participation en termes de présence physique (ce que l’on nomme mesure de performance), mais aussi en termes de participation symbolique (ex. prise de parole par les participants). Dans ce cas, la contrainte à participer s’agirait d’une réponse aux intérêts de l’organisation porteuse de l’initiative plutôt qu’au besoin réel de participation des personnes du  groupe. Il est intéressant de noter que les personnes qui composent le groupe (hormis l’animateur ou l’intervenant) sont prises dans cette logique de devoir participer sans pouvoir se sortir de cette exigence externe.

Un des défis de la participation

De ce point de vue, répondre au besoin de participation doit inclure la possibilité réelle de la non-participation. Sans cette possibilité réelle, la réponse à ce besoin humain peut se voir paradoxalement entravée par l’exigence implicite d’avoir un haut niveau de participation. Un des défis de la participation ainsi comprise est de permettre une réelle possibilité de non-participation, tout en facilitant des espaces d’interaction, pour que les personnes prennent part à ou agissent en commun avec autrui.


[1] Nous utilisons l’approche systémique de besoins humains de Manfred Max Neef. Il y a 9 besoins humains fondamentaux, interdépendants, sans hiérarchie entre eux.

[2] Voir par exemple Wenger dans son texte La théorie de communautés de pratique.

[3] On emprunte la catégorisation de Schvarstein (La inteligencia social de las organizaciones) : chaque niveau

[4] Ces types de phénomènes  ont été déjà étudiés par des chercheurs comme E. Goffman ou Bateson, entre autres. Aujourd’hui l’approche énactive en sciences cognitives nous donne de pistes de réflexion pour réfléchir à la participation, voir notamment De Jaegher.



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