Pour la création d’un système d’espaces d’interaction inclusifs

 Dans Nouvelles

David Castrillon – MSc en Gestion

Directeur général – Projet Collectif en Inclusion à Montréal (PCEIM)

Président – Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale de l’île de Montréal

Révise par Justine Israël


Pour la création d’un système d’espaces d’interaction inclusifs : aller plus loin que les réponses individualistes

L’espace d’interaction inclusif (PCEIM, 2019) est un outil permettant d’avoir un souci partagé du bien être des personnes. Il peut être compris comme étant une réponse à l’approche d’autogestion en santé mentale. Cet outil remet en question l’idéologie individualiste – instrumentale de la santé mentale qui véhicule cette idée d’autogestion.  Ainsi, cet outil conceptuel/pratique permet aux acteurs sociaux (organisations publiques, communautaires, privées, académiques, etc.), de mobiliser l’idée d’inclusion. Il tient compte de la nature sociale des êtres humains, de son ancrage dans l’espace (espaces faits de l’interaction entre les choses, les symboles et d’autres humains) et dans le temps. Il faut comprendre l’espace d’interaction inclusif comme étant un « comment » plutôt qu’un « quoi ». Il ne s’agit pas d’une réalité nous ramenant aux choses ni aux lieux (quoiqu’il y a des choses et des lieux dont il tient compte), plutôt aux interactions entre êtres humains. Il ne s’agit pas, par exemple, d’une question sur combien de chaises sont installées dans un lieu, mais plutôt de se questionner, entre autres, sur le sens d’avoir tel ou tel nombre des chaises, de tel aspect esthétique, disposées d’une certaine façon pour tel objectif d’interaction, afin de répondre à plusieurs besoins humains en même temps.

Un regard sur la réalité, non pas la réalité en tant que tel

Il faut clarifier qu’on part de l’idée que ce qui se passe entre les humains peut être regardé (observé, compris, analysé) de plusieurs façons différentes, et que les actions, projets et programmes d’une organisation sont le résultat de regards posés sur l’interaction humaine. On constate que ces regards sont sous-tendus, souvent, par des idéologies qui restent dans l’implicite. Par exemple, l’autogestion de la santé mentale est une approche se basant sur certaines idées implicites sur la nature humaine (qui ont été remises en question depuis des années par la recherche scientifique)[1], et ces idées vont influencer certains choix politiques.  

Le concept d’espace d’interaction inclusif, quant à lui, incarne un regard différent sur la réalité humaine. Ce concept a été créé à partir de regards déjà existants, provenant de la recherche et de la pratique communautaire, pour aboutir à une façon d’observer et d’agir sur la réalité qui a un certain sens pour les personnes. On pourrait dire qu’il est une des réponses possibles lorsqu’on cherche à comprendre l’inclusion (et l’exclusion) entre êtres humains.

En résumé, on comprend qu’il ne s’agit pas de la réalité comme telle (la réalité dépasse les concepts et les outils), c’est plutôt un effort de comprendre la réalité humaine et d’agir dessus pour la transformer.

Une brève définition

Plus précisément, l’espace d’interaction inclusif (qu’on peut aussi comprendre comme un modèle) émerge du monde de la pratique communautaire et d’une approche philosophique qui prend en compte la complexité de l’humain et sa dépendance aux autres pour vivre, pour exister et pour entretenir son sentiment d’exister.

Après ces clarifications, on peut dire qu’un espace d’interaction inclusif est un ensemble de moyens disponibles dans un moment et dans un lieu facilitant le déploiement de réponses actives, notamment, aux besoins humains d’identité, de participation et de compréhension. Autrement dit, l’espace d’interaction inclusif facilite la mise en place de moyens de reconnaissance permettant aux participants dans les interactions d’occuper une place significative.  La définition du concept a impliqué :

  1. de faire le choix d’un modèle de besoins humains[2] cohérent avec cette tradition de pensée philosophique;
  2. d’approfondir la conception de chacun de ces trois besoins humains fondamentaux;
  3. de développer concrètement des moyens pour y répondre.

Deux défis initiaux

Pour ce qui est de cette publication, on aimerait expliquer deux des défis initiaux liés à la création (et à l’analyse) d’un espace d’interaction inclusif :

  • Les espaces d’interaction qui l’entourent : En plus des défis internes par rapport aux types de moyens à mettre en place afin de répondre aux besoins nommés, réfléchir et mettre en place un espace d’interaction inclusif implique de se questionner sur le système dans lequel il s’installe : l’organisation dans laquelle il se déploie, la communauté dans laquelle il est ancré, d’autres espaces d’interaction, d’autres organisations. Il y a donc un effort à faire afin de créer d’autres espaces d’interaction inclusifs. L’existence d’un espace d’interaction inclusif dépend d’autres espaces d’interaction, et il se renforce s’il y a d’autres espaces d’interaction inclusifs avec lesquels il rentre en contact, et il va renforcer en retour le système d’espaces d’interaction. Il se définit ainsi en relation avec les autres espaces. Un espace d’interaction ne peut être inclusif s’il est le seul espace d’interaction pour une personne.
  • Expliciter ce qu’il exclut : créer un espace d’interaction inclusif implique d’être conscient de la tension qui le constitue : la tension entre inclusion et exclusion. Il faut donc savoir que cet espace n’est pas la réponse ultime au besoin fondamental d’avoir une place. Il existe toujours une partie, parfois à l’état latent, d’exclusion. Un espace d’interaction inclusif, sensible au besoin de compréhension, permet aux personnes de se poser la question sur les possibles exclusions et d’en discuter. Les exclusions peuvent être de différentes natures : d’ordre opérationnel (ex. : combien de personnes peuvent être admises), d’ordre conceptuel (ex. : le type de sujet abordé), d’ordre temporel (ex. : la plage horaire est facilitante pour qui), d’ordre physique (ex. : la taille de l’espace), etc. Parler des éléments d’exclusion doit servir, surtout, à observer comment il faut créer des ponts de collaboration avec d’autres espaces et éventuellement aider à la création de nouveaux espaces qui vont tenir compte des exclusions nommées.

Créer un système d’espaces d’interaction inclusifs nécessite de prendre en compte l’universalité de notre humanité commune et de la diversité des façons de l’incarner. Pour cela, il faut un effort constant de partage et de concertation, dans son sens fort, entre acteurs sociaux. Pour la création d’un système d’interaction inclusif, il faut comprendre aussi qu’on vit dans une société qui encourage fortement une vision individualiste de nous-mêmes, et que cette idéologie alimente l’illusion orgueilleuse d’indépendance, même si elle est un piège pour notre bien-être. Nous sommes faits d’interactions, et notre milieux d’existence est constitué d’espaces d’interaction. Le défi qu’on lance est de rendre ces espaces inclusifs.


[1] Plusieurs disciplines ont déjà montré comment cette idée ne tient pas compte de la complexité de l’humain : primatologie, sciences cognitives, neurosciences, recherche sur la petite enfance.

[2] On mobilise le modèle complexe de besoins humains développé par Manfred Max-Neef. On vous invite à vous référer à cet article de notre blogue ici

Pour ceux qui veulent approfondir sur des fondements conceptuels du modèle d’espace d’interaction inclusif, on vous partage quelques références bibliographiques :

Bateson, G. (1977). Vers une écologie de l’esprit. Paris: Edition du Seuil, 299p.

De Jaegher, H., Pieper, B., Clénin, D., & Fuchs, T. (2017). Grasping intersubjectivity: An invitation to embody social interaction research. Phenomenology and the Cognitive Sciences16(3), 491-523.

De Jaegher, H., & Froese, T. (2009). On the role of social interaction in individual agency. Adaptive Behavior17(5), 444-460.

De Jaegher, H., & Di Paolo, E. (2007). Participatory sense-making. Phenomenology and the cognitive sciences6(4), 485-507.

Di Paolo, E. A., Cuffari, E. C., & De Jaegher, H. (2018). Linguistic bodies: The continuity between life and language. Mit Press.

Di Paolo, E. A., & De Jaegher, H. (2012). The interactive brain hypothesis. Frontiers in human neuroscience6, 163.

Di Paolo, E., Rohde, M., & De Jaegher, H. (2010). Horizons for the enactive mind: Values, social interaction, and play. In Enaction: Towards a new paradigm for cognitive science.

Etkin, J., & Schvarstein, L. (1992) Identidad de las organizaciones,. Buenos Aires, Editorial Paidós.

Flahault, F. (2018). L’Homme, une espèce déboussolée. Anthropologie générale à l’âge de l’écologie. Fayard.

Flahault, F. (2011). Où est passé le bien commun?. Fayard/Mille et une nuits.

Flahault, F. (2006).  »Be yourself! »: Au-delà de la conception occidentale de l’individu. Fayard/Mille et une nuits.

Flahault, F. (2002). Le sentiment d’exister. Paris: Descartes & Cie.

Fuchs, T., & De Jaegher, H. (2009). Enactive intersubjectivity: Participatory sense-making and mutual incorporation. Phenomenology and the cognitive sciences8(4), 465-486.

Gallagher, S. (2020). Action and interaction. Oxford University Press.

Erving, G. (1974). Les rites d’interaction. Paris, Minuit.

Harjunpää, K., Mondada, L., & Svinhufvud, K. (2018). The coordinated entry into service encounters in food shops: Managing interactional space, availability, and service during openings. Research on Language and Social Interaction51(3), 271-291.

Hoffman, G. A. (2019). Collectively ill: a preliminary case that groups can have psychiatric disorders. Synthese, 1-25.

Hoffman, G. A. (2019). ‘Aren’t Mental Disorders Just Chemical Imbalances?,’‘Aren’t Mental Disorders Just Brain Dysfunctions?’, and Other Frequently Asked Questions About Mental Disorders. The Bloomsbury Companion to Philosophy of Psychiatry, 59.

Elizalde, A., Martí Vilar, M., & Martínez Salvá, F. (2006). Una revisión crítica del debate sobre las necesidades humanas desde el enfoque centrado en la persona. Polis. Revista Latinoamericana, (15).

Max-Neef, M., Elizalde, A., & Hopenhayn, M. (1990). Human scale development: an option for the future. Development Alternatives Centre [Centro de Alternativas de Desarrollo](CEPAUR).

Mondada, L. (2013). Interactional space and the study of embodied talk-in-interaction. Space in language and linguistics: Geographical, interactional and cognitive perspectives, 247-275.

Mondada, L. (2011). The interactional production of multiple spatialities within a participatory democracy meeting. Social Semiotics21(2), 289-316.

Morin, E. (2013). La méthode: la nature de la nature. Le Seuil.

Morin, E. (2013). La méthode: la vie de la vie. Le seuil.

Pichon-Rivière, E. (2004). Le processus groupal. Erès.

Schvarstein, L. (2003). La inteligencia social de las organizaciones. México: Paidós.

Schvarstein, L. (2002). Psicología social de las organizaciones.

Stern, D. N. (2003). Le moment présent en psychothérapie: un monde dans un grain de sable. Odile Jacob.

Stern, D., Bruschweiler-Stern, N., Lyons-Ruth, K., Morgan, A., Nahum, J., Sander, L. S., … & Huet, P. (2004). Intersubjectivité. Le Carnet PSY, (9), 31-40.

Stern, D. (1989). Le monde interpersonnel du nourrisson, PUF, ed. Le fil rouge.

Trevarthen, C. (1998). The concept and foundations of infant intersubjectivity. Intersubjective communication and emotion in early ontogeny15, 46.

Trevarthen, C., & Aitken, K. J. (2001). Infant intersubjectivity: Research, theory, and clinical applications. Journal of child psychology and psychiatry42(1), 3-48.

Todorov, T. (2013). La vie commune. Essai d’anthropologie générale. Le Seuil

Todorov, T. (2012). Les ennemis intimes de la démocratie. Versilio.

Todorov, T. (1989). Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine. Paris. Edit. Seuil.

Varela, F. J., Thompson, E., & Rosch, E. (2016). The embodied mind: Cognitive science and human experience. MIT press.

Varela, F. J., Thompson, E., & Rosch, E. (1993). L’inscription corporelle de l’esprit: sciences cognitives et expérience humaine.

Recommended Posts