Les vulnérables
David Castrillon
Directeur général – Projet inclusion
Les vulnérables
La façon de nommer une réalité a une influence sur la façon d’agir sur celle-ci. Si on croit que la réalité est et opère d’une certaine façon, nos actions seront réfléchies en conséquence. Il est pertinent d’attirer l’attention sur les effets possibles, dans la vie des gens, des façons de nommer et de comprendre l’expérience vécue par certaines personnes.
Les bonnes intentions
On entend souvent les expressions « personnes vulnérables » ou « populations vulnérables ». Ces expressions sont chargées d’une conception de l’autre qui passe inaperçue pour la personne qui les utilise, mais pas nécessairement pour la personne à qui elles s’adressent : elles signifient que l’autre a quelque chose en lui qui ne marche pas, qui le rend vulnérable.
Il est rare d’entendre quelqu’un s’inclure dans cette expression. On entend rarement « nous, les personnes vulnérables », mais plutôt « elles, les personnes vulnérables ». La personne se range ainsi du côté des non vulnérables. C’est donc plus souvent quelqu’un d’autre qui identifie une personne comme étant vulnérable et qui va dicter en quoi elle l’est.
De plus, cette vision de l’autre vient souvent avec l’intention de le sauver, d’enlever sa vulnérabilité pour l’amener du côté du « nous », les non vulnérables. Ce titre de « vulnérables » est donné par une personne qui, plus souvent qu’autrement, se voit comme porteuse du bien. En se plaçant du côté du bien, les non vulnérables vont donc créer des solutions en cohérence avec leur propre mode de vie, « parce qu’on ne peut pas laisser les autres vivre comme ça, c’est inhumain! ». On essaie de les ramener et de les intégrer dans le fonctionnement du système. On en arrive donc à penser que les non vulnérables sont le modèle souhaité, l’idéal à atteindre.
Plusieurs personnes et communautés ont été observées à travers cette lunette. Pour leur bien, on met en place des procédures afin d’éliminer leur vulnérabilité, et souvent on en arrive à nier leur humanité en partie, ou, dans des cas extrêmes, à la nier complètement.
Vers une autre compréhension
Une autre manière de comprendre l’expérience humaine est possible : partir du fait que la vie elle-même est vulnérable. Elle est toujours sur le point de finir, elle se maintient grâce à un équilibre précaire. C’est cette vulnérabilité essentielle qui rend la vie profondément créative, capable de répondre, de transformer, de s’adapter.
Cependant, comme on peut le constater, la vie (chaque être vivant) a aussi comme condition l’ancrage actif dans un milieu et l’interaction avec d’autres vies. Par exemple, un bébé humain pris individuellement est très vulnérable, mais cette idée d’un bébé considéré tout seul est une abstraction qui n’existe pas réellement : il est entouré par le milieu naturel propre aux humains, c’est-à-dire les autres humains. On devient humain dans un contexte composé d’autres humains et de choses faites ou transformées par des humains. Ces situations, contextes et milieux peuvent être une source d’épanouissement humain ou nuire aux humains qui s’y retrouvent.
Cette compréhension de la vulnérabilité, qui concorde avec les découvertes sur la profonde sociabilité humaine — qui n’équivaut pas à une profonde bonté, mais plutôt à notre extrême interdépendance — met l’accent sur les organisations sociales qui exploitent ou ignorent la vulnérabilité de la vie et des humains, et non sur l’idée de certaines personnes ou populations vulnérables. On comprend ainsi qu’il est possible d’observer les réponses aux besoins humains disponibles pour des populations vivant les conséquences d’un type d’organisation sociale, au lieu de les définir comme étant vulnérables (en les différenciant des non vulnérables).
Plutôt que de croire qu’il faut changer les individus, cette compréhension invite à examiner les dynamiques humaines dans lesquelles nous évoluons et que nous reproduisons, celles qui empêchent ou limitent la satisfaction des besoins. Par exemple, qualifier une personne de vulnérable constitue un obstacle à la satisfaction de ses besoins d’identité, de participation et de compréhension. C’est un piège qui fige une identité par un trait défini de l’extérieur (le trait « vulnérable »), limitant l’apprentissage collectif sur les problèmes inhérents aux dynamiques sociales. Cela peut également entraver la participation des personnes dans la définition de leurs propres enjeux.
Pour une déconstruction
Bien nommer les réalités implique un changement dans la vision que nous avons de nos rapports aux autres. Cette idée des « personnes vulnérables » traduit surtout une compréhension limitée de nous-mêmes qu’il est nécessaire de déconstruire. Quelques questions peuvent favoriser cette déconstruction :
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Quelles violences ont été commises dans notre histoire au nom du bien, guidées par cette conception de l’autre comme étant une personne « vulnérable » qu’il faut sauver, intégrer, réformer, guérir, etc.?
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Comment cette vision se déploie-t-elle aujourd’hui?
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Quelles institutions, organisations, lois, programmes ou expertises existent aujourd’hui et incarnent cette compréhension limitée de l’autre?
Finalement, qui sont les « vulnérables » qu’on « sauve » aujourd’hui, et qui deviendront avec le temps les personnes que l’on aura niées?

Le Projet inclusion est un organisme soutenu par Centraide du Grand Montréal







