Des défis d’évaluation dans nos organisations

 Dans Nouvelles

David Castrillon [1]

Directeur général – Parrainage civique de l’est de l’île de Montréal (PCEIM)

Président – Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale de l’île de Montréal

 

Les organisations à vocation sociale, dont la mission est d’aider les communautés à se développer, visent  des impacts toujours plus importants tout en maintenant des frais de fonctionnement faibles, tout cela sans nuire à la qualité des services rendus. Cette conception du rendement est connue sous différentes désignations. Aujourd’hui, par exemple, le concept de Value for Money (VfM)[2] exprime le besoin d’utiliser les ressources disponibles de manière efficace afin d’obtenir les résultats attendus lors d’un projet. Pris à la lettre, ce concept fait référence à la valeur qui découle de chaque unité monétaire investie. Réfléchir au développement en prenant compte de cette approche implique de se poser la question suivante : que faut-il faire afin de faire travailler au maximum chaque dollar (ou autre unité monétaire) investi dans une intervention? Pour y répondre, il est commun d’utiliser les termes efficience, efficacité et économie. Dans le domaine du développement des communautés, l’équité est aussi devenue un aspect dont on doit tenir compte.

 

Toute intervention est sous-tendue par une conception de la réalité qui a un impact sur les processus d’évaluation. Il peut donc être d’une grande utilité pour un évaluateur de se rendre compte qu’il est porteur d’un regard, ainsi que de prendre conscience des fondements et logiques qui informent ce regard. Dans mon parcours comme analyste d’organisations, il m’a été très utile d’avoir des cadres de référence m’aidant à réfléchir sur la portée d’une théorie ou d’une nouvelle pratique. Dans le cas de VfM, les types de raison expliqués par le philosophe-sociologue Jürgen Habermas peuvent servir de référence afin d’encadrer le travail d’évaluation. Selon ce cadre, l’efficience, l’efficacité et l’économie font référence à ce que Habermas nomme la raison technique et la raison stratégique. Le terme équité, quant à lui, peut faire référence à ce que Habermas nomme la raison communicationnelle.

 

Lorsqu’on parle de raison, il faut la comprendre ici comme l’attitude ou la façon dont un évaluateur analyse la réalité qu’il doit observer : un projet, un programme, une organisation, une initiative, etc. Voici donc une explication de chaque type de raison susmentionné.

 

La raison technique fait référence au processus par lequel l’évaluateur observe la réalité qu’il est censé évaluer sous la perception ou la supposition que cette réalité est une chose. Dans ce cas, la méthodologie utilisée par l’évaluateur est adaptée, de par son langage et son ordre logique, à une réalité qui en soi n’a pas d’intention. C’est la méthode propre aux sciences exactes. Un physicien, par exemple, ne se pose pas de questions sur l’intentionnalité d’une particule ni sur la liberté de phénomènes qu’il étudie. Dans le domaine du développement des communautés, ce type de raison devient évident lorsqu’un évaluateur doit juger le nombre de participants dans une activité, ou la valeur des ressources utilisées. L’acte de mesurer est à la base de cette approche. Pour l’évaluateur, sa propre nature et la nature de ce qui est à évaluer ne sont pas similaires. C’est-à-dire qu’il est un sujet et la réalité est une chose. Dans le contexte de VfM, l’efficience et l’économie appartiennent au domaine de la rationalité technique, qui consiste à mesurer les choses produites en fonction de l’argent investi. Le type de relation est : moi-ça (objet).

 

La raison stratégique traite de la façon d’arriver à une finalité préétablie en tenant compte que la réalité sur laquelle il faut agir est composée de sujets, c’est-à-dire d’intentions. Pour l’évaluateur, lesdites intentions seront subordonnées, dans le cas d’une approche stratégique, à l’atteinte de l’objectif fixé au départ. Il s’agit du critère d’efficacité de l’action. Quoiqu’il est clair pour l’évaluateur que la réalité à regarder comporte des intentions, ces intentions doivent être instrumentalisées afin d’être mesurées et guidées. Un exemple assez commun est l’action d’un expert en marketing qui cherche à comprendre les intentions des consommateurs afin de les amener à la finalité de la consommation. Si l’on parle de développement, cette réalité s’observe quand le programme créé par des experts cherche à changer les attitudes des personnes. Le type de relation est : moi-lui instrumentalisé.

 

Finalement, la raison communicationnelle tient compte, en plus de l’intentionnalité de la réalité abordée, de la possibilité que les composantes de cette réalité agissent en liberté et changent, d’emblée, les règles de l’évaluation et même de l’intervention. La raison communicationnelle ouvre ainsi la porte vers une compréhension du fait que l’évaluateur et ce qu’il évalue partagent la même nature. Pour l’évaluateur, la réalité gagne donc en complexité. Les méthodes et les instruments propres au souci de mesurer  et de contrôler ne suffisent pas à bien décrire ni à bien comprendre ce niveau de complexité. La réalité à évaluer n’est ni une chose ni une intention instrumentalisée. Elle est un sujet avec la capacité d’évaluer et de créer au courant du processus d’intervention et d’évaluation. Des questions sur la reconnaissance, l’équité, la liberté et la justice, entre autres, en émergent donc. Il s’agit ici de concepts qui échappent aux deux raisons précédentes – technique et stratégique – même s’il existe une obsession à les faire rentrer dans des cases : ces idées et ces concepts ont une nature proprement humaine n’y rentrant pas.

 

Le défi auquel l’évaluateur qui a comme cadre de référence l’approche de VfM se retrouve confronté est d’adapter sa raison à la réalité sur laquelle il agit, et cela implique d’adapter aussi ses méthodes et son intervention. J’ai pu observer, tout au long de mon travail avec les organisations, comment différentes situations humaines ont été abordées sous les angles de la raison technique et stratégique, donnant ainsi l’impression de mesurer, d’encadrer et de contrôler ces situations. La raison communicationnelle, qui est une base importante pour l’analyse des réalités humaines, est couramment ignorée en raison de sa complexité. Le grand défi que nous avons en tant qu’analystes et évaluateurs dans le cadre de notre travail est de rendre plus complexes nos systèmes de pensée, afin de comprendre et d’évaluer un peu mieux la complexité de la réalité humaine.

 

[1] David Castrillon, Directeur général,  PCEIM. Consultant en analyse et développement d’organisations M. Sc. Gestion (HEC Montréal).

[2] Le concept de VfM est vastement développé par le DFID du Royaume Uni. https://www.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/67479/DFID-approach-value-money.pdf

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