Qu’est-ce que la santé mentale au PCEIM?

 Dans Nouvelles

David Castrillon[1]  – MSc en Gestion

Directeur général – Projet Collectif en Inclusion à Montréal (PCEIM)

Président – Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale de l’île de Montréal

 

L’humain : dans l’interaction par essence

Pour comprendre ce que signifie la santé mentale, il faut, d’abord, se questionner sur notre conception de la nature humaine. Le PCEIM prend l’approche humaniste critique, selon laquelle l’humain est une espèce essentiellement sociale[1] : pour exister (pour devenir soi-même) chaque individu a besoin des autres. La relation avec les autres est essentielle à la création du « soi », à l’émergence de la conscience du soi et au rapport à la réalité. Notre héritage génétique nous a dotés d’un cerveau hypersocial et plastique, qui se modifie donc avec les interactions. Au lieu d’être un déterminant, il a ouvert la porte à l’indétermination relationnelle.

D’autre part, en plus d’avoir conscience de soi –élément essentiel de l’existence psychique-, les humains ont besoin de sentir leur propre existence. Ainsi, le sentiment d’exister dépend aussi de la relation avec les autres. Lorsque les espaces relationnels menacent le sentiment d’exister de la personne, son développement relationnel se voit entravé. Voici une citation qui résume notre conception :

« Mis à part l’identité biologique de l’espèce, elle [la nature humaine] se réduit à un seul trait, la sociabilité ; mais les conséquences de celle-ci sont nombreuses. La plus importante, dans notre perspective, est l’existence d’une conscience de soi, à laquelle les animaux n’accèdent jamais, alors que le petit de l’homme commence à l’acquérir très tôt, dès qu’il parvient à capter le regard de l’adulte qui se penche sur lui : tu me regardes, donc j’existe. Cette conscience de soi, indissociable de celle d’autrui, aura à son tour des effets décisifs. D’une part, une complexité croissante de la relation intersubjective, dont l’emblème sera le langage humain. De l’autre, une non-coïncidence avec soi, également constitutive  de l’humain : l’individu est à la fois un être vivant comme les autres et la conscience de cet être, qui lui permet de s’en détacher, voire de s’y opposer. Tel est le fondement de la liberté humaine (et de l’exigence d’autonomie, qui en sera la traduction politique) : l’homme se caractérise par ce trait biologique, la capacité de se séparer de son propre être. Sociabilité et liberté sont intrinsèquement liées, et elles font partie de la définition même de l’espèce. (Todorov, 1998, p. 52)

De la santé mentale au développement relationnel

À partir de cette conception de la nature humaine, plus que de nommer les comportements humains en termes de santé ou de maladie, il nous semble plus compréhensif et plus opérationnel de parler de développement relationnel de la personne. Ce développement relationnel nous renvoie à observer l’adaptation active à la réalité.

Adaptation fait ici référence à l’adéquation ou à l’inadéquation, la cohérence ou l’incohérence, de la réponse du sujet aux exigences de son environnement (le monde des relations). Ainsi, les critères de santé et maladie, normal et anormal, ne sont pas absolus mais situationnels et relatifs. Dans ce sens il est problématique de parler de maladie lorsqu’il s’agit du mental.

Toute réponse « inadéquate », tout comportement « déviant » est le résultat d’une lecture appauvrie de la réalité. C’est-à-dire que ce qui est nommé communément comme étant des problématiques de santé mentale impliquent une perturbation du processus d’apprentissage de la réalité et un déficit dans le circuit de la communication/interaction (Pichon-Rivière, 2004). Ces deux processus (interaction/communication-apprentissage) rétroagissent l’un sur l’autre. Le sujet s’adapte activement dans la mesure où il appréhende la réalité dans une perspective intégratrice: il transforme la réalité et il est transformé par elle,  il maintient des échanges actifs avec les autres. Ainsi, les relations avec les autres ne sont pas des relations passives, rigides ou stéréotypées. Une adaptation active signifie un apprentissage de la réalité, grâce à la confrontation, le traitement et la solution de conflits (ibid.). Cela a toujours lieu au sein de relations avec les autres.

Les espaces relationnels

Ainsi, pour le PCEIM ce qui est nommé comme étant de la « santé mentale », n’est pas un enjeu individuel, mais toujours rattaché aux autres. L’adaptation active ou passive (tout comme l’inadaptation) dépend des espaces relationnels auxquels est confrontée la personne. Ces espaces font partie du passé, du présent et du futur. Ils peuvent être familiers, professionnels, organisationnels, communautaires, citoyens, etc. Un espace relationnel excluant, isolant, avec un haut degré de contradictions, aura une influence sur l’adaptation active de la personne dans cet espace relationnel, mais aussi dans d’autres espaces.  Un espace relationnel inclusif peut influencer l’action de la personne sur d’autres espaces qui le sont moins.

Ainsi, cette compréhension nous amène à faire l’hypothèse que la création d’espaces relationnels inclusifs (qui permettent la participation, la compréhension et qui fournissent un sentiment d’appartenance) a un impact direct sur le développement relationnel de la personne.

Le rétablissement n’est pas, dans cette perspective, l’adaptation passive de la personne (de l’acceptation indiscriminée de normes et valeurs) sinon, au contraire, le fait d’avoir un regard critique de  la problématique ressentie individuellement et vécue dans un milieu relationnel (contexte social, organisationnel, groupal), afin d’établir une relation de mutuelle influence et changement.

Pour revenir à notre conception de l’être humain, ce qui dans notre société est nommé comme étant du domaine de la santé mentale,  nous le replaçons dans le cadre de notre condition humaine complexe, qui est directement liée à notre sentiment d’exister. « Ce sentiment n’est pas une propriété intrinsèque de l’individu, il se constitue et s’entretient grâce aux échanges qui nous relient aux autres, à la vie sociale et culturelle ambiantes » (Flahault, 2004). S’adapter activement à la réalité est donc possible grâce aux espaces relationnels qui permettent que l’existence propre puisse se vivre en commun avec l’existence des autres : c’est-à-dire d’entretenir ensemble notre développement relationnel.

Citations :

Pichon Rivière, E. 2004. Le processus groupal.

Todorov, T.1998. Le jardin imparfait.

Flahault, F. 2013. Le sentiment d’exister.

[1] Cette approche interdisciplinaire et complexe, suit ce qui est dit par la recherche dans différents domaines : neurosciences, génétique, sciences de l’interaction, recherches sur le développement du nouveau-né, épistémologie de la science, entre autres.

 

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