La santé mentale comme enjeu collectif : une hypothèse évolutive

 Dans Nouvelles

David Castrillon

Directeur général – Parrainage civique de l’est de l’île de Montréal (PCEIM)

Président – Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale de l’île de Montréal

 

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L’état mental dit problématique d’un individu serait un signal, un indicateur, d’une situation collective. Cet état ne concernerait donc pas seulement les autres en termes moraux (« nous avons une responsabilité morale »), mais les impliqueraient en termes vitaux (« nous faisons partie du problème »). La personne, vivant subjectivement la situation, est donc l’expression  d’une problématique collective.

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Des bases scientifiques

Grâce à une approche interdisciplinaire et à un paradigme complexe, la recherche scientifique[1] confirme depuis quelques années l’hypothèse que l’individu – compris ici comme la conscience d’exister, ce qu’on nomme aussi comme « le mental » –  est une émergence de l’interrelation entre des structures physiologiques aptes aux interactions humaines et l’environnement social déjà en place.

Des recherches en neurosciences ont démontré que la structure du cerveau se forme grâce aux interactions, et qu’il existe une plasticité structurelle du cerveau qui lui permet de changer lors d’interactions tout au long de la vie d’une personne. Ces recherches, qui se basaient sur une hypothèse interactionnelle plutôt qu’individualiste, ont démontré que le cerveau dépend des autres cerveaux pour fonctionner.

Des recherches en sciences cognitives ont aussi démontré que les états psychiques internes (les états mentaux) naissent et dépendent des interactions avec les autres, modifiant ainsi le fonctionnement du cerveau, ce qui a un effet par la suite sur les interactions de l’individu avec son milieu.

Il est aussi possible d’affirmer, grâce à des études en paléoanthropologie, en primatologie et en développement du nouveau-né[2],  que la culture précède l’émergence de l’humain. Cela veut dire que tout sujet humain est né depuis et dans un contexte socio-culturel qui le précède. L’espèce humaine serait donc l’émergence d’une extrême sociabilité, avec tous les pours et contres que cela peut comporter. L’espèce aurait alors développé un appareil physiologique hypersocial qui intègre les autres pour devenir soi-même. Le cerveau serait avant tout, dans cette prémisse scientifique, un organe social.

 

Les problématiques de santé mentale : l’hypothèse évolutive

Si on contextualise ces recherches dans une perspective de l’évolution de notre espèce, il est possible d’avancer l’hypothèse suivante : les problématiques dites de santé mentale[3] seraient des manifestations individuelles de problèmes dans la structure d’un groupe humain. Cela veut dire que ces problématiques sont indicatives de façons de fonctionner du groupe qui y nuisent et qui risquent de mettre en danger sa continuité.  Ces problématiques représenteraient donc un avantage évolutif, prémunissant le groupe à l’instauration de mesures relationnelles afin d’assurer la pérennité de l’espèce.

L’état mental dit problématique d’un individu serait un signal, un indicateur, d’une situation collective. Cet état ne concernerait donc pas seulement les autres en termes moraux (« nous avons une responsabilité morale »), mais les impliqueraient en termes vitaux (« nous faisons partie du problème »). La personne, vivant subjectivement la situation, est donc l’expression d’une problématique collective. Cette compréhension, en parallèle de la crise actuelle du paradigme médical/individuel[4], change la compréhension du phénomène et la manière d’intervenir.

 

Stratégies d’action

Si l’on tient compte de cette hypothèse, on observe deux possibles stratégies générales d’action, afin de maintenir la cohésion du groupe.

Évitement/individualisation

La stratégie de renforcement de la cohésion du groupe face à la manifestation individuelle d’une problématique pourrait se faire par l’éloignement (physique et/ou symbolique) de l’individu qui véhicule le symptôme. Il s’agit du traitement de la personne en dehors de l’interaction avec les autres (la personne a un démon, la personne est malade, c’est génétique, il faut qu’elle travaille sur soi, etc.). Cette stratégie consiste, principalement, à identifier l’individu ou les individus comme étant différents de ceux du groupe, afin de créer pour les autres individus une identité commune basée sur ce qu’ils ne se sentent pas être. Cette identité développée peut renforcer les liens entre les « normaux », mais ne règle pas le problème fondamental du groupe ou de la communauté.

Contextualisation/interaction

Cette stratégie consisterait à ce que les individus faisant partie du groupe ou de la communauté observent et analysent, avec l’individu qui véhicule le symptôme, l’expérience vécue comme étant un indicateur d’une dynamique relationnelle qui les implique et qui doit être traitée. Cette voie, en termes évolutifs, chercherait l’avancement vers la résolution collective/interactive/active des états mentaux dits problématiques.

Lorsque cette stratégie d’action est adoptée, il est important d’identifier les espaces d’interaction problématiques de l’individu afin de comprendre les dynamiques qui y existent, mais il est aussi important de comprendre qu’il est possible – grâce à la plasticité et à la nature interactive du cerveau – de mettre à disposition des structures collectives, groupales et organisationnelles ayant une dynamique qui permet aux personnes qui y participent de s’adapter plus activement à la réalité.

 

Un défi

Les découvertes scientifiques actuelles sur les problématiques associées aux expériences et aux états mentaux des individus impliquent un cheminement du paradigme biologique/médical/individuel actuel (en crise depuis plusieurs années) vers un paradigme complexe/contextuel/relationnel. En cette 67e Semaine nationale de la santé mentale, on lance le défi d’avancer collectivement vers une nouvelle compréhension.

 

[1] On ne fera pas une liste exhaustive sur la recherche actuelle, mais on vous invite à consulter certains représentants – voir sur la nature interactive du cerveau et sur la nature interactive de la cognition (H. De Jaeger, E. Di Paolo, V. Galesse, A. Damassio, M. Cerf, F. Varela, N. Sebanz), sur les études en primatologie (H. Gintis, F. De Waal, G. Griffin, C. Boesch, Hohmann). Voir aussi le développement en psychologie relationnelle (F. Flahault, E. Pichon Rivière, D. Stern, R.Fairbairn, P. Watzlawick, E.Goffman, G.Bateson, T. Todorov, G. Tillion entre autres).

[2] Voir, par exemple,  les recherches de C. Thevarthen et D. Stern sur l’intersubjectivité du nouveau-né.

[3] On pourrait les nommer autrement pour ne pas être limités par l’approche médicale, par exemple, les nommer des états problématiques d’adaptation active à la réalité.

[4] Parmi l’abondante littérature scientifique qui se cumule depuis quelques décennies sur la crise du paradigme, on vous invite à lire la compilation de textes démontrant cette crise, par Jeffrey Poland :  Extraordinary Science and Psychiatry. Responses to the Crisis in Mental Health Research. Il est significatif, par exemple, de voir comment le National Institut of Menthal Health aux États-Unis veut tourner la page du DSM, dû a son manque de validité scientifique et de fiabilité, et dû aux effets nocifs dans la vie des personnes.

 

David Castrillon est directeur général du Parrainage civique de l’est de l’île de Montréal et président du conseil d’administration du RACOR en santé mentale.

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