Faire de la place à un éléphant à Montréal
David Castrillon – Directeur général de Projet inclusion ou plutôt un humain concerné
La vie, la mort, se nourrir, s’amuser, parler, souffrir, questionner et se questionner, se réchauffer, se rafraîchir, dormir, se reposer, se ressourcer, pleurer, aimer, se fâcher, se sentir libre et reconnu… c’est tout un monde qui me fait sentir que j’existe, que je suis un humain à part entière, qui est vivant. Il a été capable de m’accueillir, pas de me supporter, mais vraiment de m’accueillir et de me permettre d’en faire partie. Je vous dirai que je suis devenu un peu ce monde, et, en sens inverse, qu’il est devenu aussi moi et les autres qui l’habitent. J’ai compris donc qu’il accueillait l’humain, dans sa vulnérabilité, dans sa complexité, sans complaisance, mais avec compassion. Je dis « monde », mais je parle d’un espace, pas d’un simple lieu qui sert à déposer des objets, rangés sur des chaises, pour les rendre bien ordonnés, propres, inertes.
Cet espace, en plus de nous accueillir, il nous a aidés à créer des ponts avec d’autres mondes. Mais actuellement, je me pose la question (et d’autres avec moi), non sans ce sentiment de prévoir une possible perte, si ce monde, trouvé par hasard dans mes marches interminables, va devoir partir.
Décisions administratives, politiques, manque de fonds, je l’ai compris. Le message que je retiens, et qui est partagé par ceux qui l’habitent et le construisent, est que ce monde humain n’a pas sa place. Il semblerait qu’est seulement valide un monde de béton, froid, chiffré, de normes, de formulaires, ou un monde composé de héros qui se placent en sauveurs, qui veulent me sauver, nous sauver. Mais je ne veux pas avoir le poids de ce regard, ni de moi comme objet, ni posé sur moi avec pitié. Je ne veux pas qu’on m’arrange ou qu’on me sauve. Je veux des espaces qui m’humanisent. Cependant, tout ce qui est particulièrement humain, et vivant, fait d’incertitude, de contradictions, de surprises, voire un monde qui, plus que de chercher à être sauvé, cherche un lien sincère, parfois tout croche, a difficilement une place.
Parfois j’aimerais faire comme Morel, protagoniste du livre Les Racines du ciel, de Romain Gary, pour qui, si on veut que l’être humain puisse avoir une place dans ce monde, il faut, d’abord, faire de la place pour ce grand représentant du vivant : les éléphants. Il est donc parti pour faire respecter la vie des éléphants.
Avec cette image, il dénonçait un monde qui était pris pour normal, pour évident : un monde étroit, réduit, calculé, compartimenté, où il n’y avait pas d’espace pour que la vie entre, les humains inclus. En même temps, il voulait nourrir la perception pour pouvoir observer un autre monde, qui existait, qui était toujours là, qui nous permettait de vivre, mais qui n’était pas reconnu : celui fait de liens où il y a de la place pour le plus grand, pour tous, pour la vie.
L’espace dont je parle est le Libre Espace, à Montréal, dans le quartier Rosemont. En reprenant la métaphore, c’est lui, l’éléphant pour lequel j’aimerais qu’ensemble, on fasse de la place. J’insiste, il ne s’agit pas de sauver une personne, ou un type de personne identifié par je ne sais qui, dans son langage. Cet espace ne cherche pas cela, même si je ressens qu’on se sauve ensemble. Ce qu’il fait, c’est de permettre l’existence des relations qui le constituent. Donc, s’il faut sauver quelque chose, c’est sauver une forme de vivre ensemble qui nous rappelle notre humanité, qui nous rappelle que nous sommes plus que de la chair à loger, que nous sommes de la chair qui crée du sens, de la chair qui se définit par ses liens avec les autres, de la chair qui veut être considérée, aimée, respectée. De la chair qui, pour exister, a besoin d’autres chairs.
Dans les derniers jours, je sais qu’on a partagé des messages aux gens qui peuvent décider de le financer : des courriels, lettres, pétitions, rencontres, des mots institutionnels, sérieux, qui nomment des chiffres, des impacts, des conséquences sur la cohabitation, etc. Mais j’avais besoin d’utiliser d’autres mots qui, même s’ils n’arrivent pas à traduire ce qui est vécu dans ce monde, dans le Libre Espace, s’approchent plus de ce que je ressens.
Je ne sais pas si le partage d’un ressenti peut faire que cet espace continue à exister, mais si vous êtes curieux, ne serait-ce que de ce qu’est ce monde, on peut en parler, juste pour lui faire honneur, à lui et aux personnes qui le font exister.
Crédit photo : Photo de Nam Anh sur Unsplash
Pour signer et partager la pétition : “Sauvons le Libre Espace“

Le Projet inclusion est un organisme soutenu par Centraide du Grand Montréal






